24.04.2018 par YR
num.278 mai 2018 p.05
« # local » : l’indépendance éditoriale de Léman Bleu en question

« Rive droite » : l’indépendance éditoriale de Léman Bleu en question

Il y a plus d’un an, dans notre numéro 264, nous revenions sur l’étrange affaire du directeur de TéléVersoix (devenue désormais Genève-Région TV), qui partageait son temps entre employé communal chargé de la communication et «journaliste indépendant» (sic) chargé de couvrir cette même commune.

Léman Bleu, télévision régionale couvrant Genève et alentours, approche à son tour la situation du conflit d’intérêts. Depuis 2016, elle s'intéresse au champ des chaînes ultra locales... quitte à flouter la limite entre journalisme et publi-reportage au service des communes, selon certains. Versoix, commune participante, réfute toute influence sur l’éditorial de la chaîne. L’OFCOM examine le dossier, sans à-priori négatif.

En toute (in)dépendance 

Depuis le début de l’année, Léman Bleu diffuse des reportages produits sous le label «Rive droite», diffusés chaque jour sur son antenne dans l’émission « # local », puis mis en ligne sur un portail internet dédié. Sur le portail internet et dans l’émission, rien n’indique qu’elles sont financées par les communes. Pourtant, elles le sont. 

Cela, alors que Léman Bleu reçoit également des parts de la redevance radio-télé pour couvrir ces mêmes communes — une tâche de service public accomplie en échange de ce financement partiel principalement destiné aux chaînes publiques de la SSR.

Dans un document mis en ligne sur le site de la commune de Bellevue en janvier (et rendu indisponible depuis), Léman Bleu y promeut # local, sa «nouvelle émission régionale, dès 2018» dont l’objectif est de «partir à la découverte des sept communes de la rive droite du lac et promouvoir l’identité collective d’une région dynamique de notre canton !». 

Vu l’amoncellement de superlatifs du descriptif, la chaîne semble y annoncer une émission créée pour être laudative de ses sujets et des initiatives des communes qui, c’est à noter, co-financent l’émission. Léman Bleu appelle cela un "soutien", mais Versoix préfère dire, dans son budget, "communication". Pour qualifier l'objet télévisuel produit par la chaîne, cela change l’appréciation qui peut en être fait.

Le document poursuit : l’émission est «soutenue par les communes de Bellevue, Céligny, Collex-Bossy, Genthod, Grand-Saconnex, Pregny-Chambésy et Versoix» et va «décrire la vie locale des habitants des communes». Une émission de proximité centrée sur les gens qui, pourtant, n’a pas hésité à couvrir la séance officielle du 21 février contre la «décharge bioactive», organisée par l’exécutif versoisien.

Désaccord entre communes

Cette opération ne s’est pas montée sans raclements de gorges : fin 2016, la Tribune de Genève rapportait, entre autres, cette déclaration : « À Carouge (…), le Conseil municipal en a décidé autrement : «Que la Commune achète une minute pour faire sa promotion sur une chaîne d’information semble créer un malaise pour la majorité de ce Conseil, a relevé Sophie Buchs, conseillère municipale PDC. L’information ne doit pas être achetée mais donnée.» » 

Face à ce type de remontrances, Laurent Keller, directeur et rédacteur en chef de Léman Bleu, avait déjà dû défendre l’indépendance de ses journalistes : «Ce n’est pas un mandat de prestation. On se sent complètement libres en termes de traitement, ça n’implique pas un journalisme de complaisance, (…). Les sujets qui fâchent continueront d’être traités, mais plutôt par la rédaction centrale dans le cadre du journal habituel.»

Trois phrases et un paradoxe : que croire, entre l’indépendance revendiquée et l’affirmation que les sujets sensibles ne sont pas les bienvenues dans ces pastilles ? De fait, de sujets qui fâchent, en plus de trois mois de couverture quotidienne Rive droite / # local, nous n’en avons repéré aucun. 

Léman Bleu garde le silence

Dans le cadre de la rédaction de cet article, nous avons sollicité les acteurs concernés par cette opération.

Le Conseil administratif de Versoix ainsi que l’élu PLR Julien Marquis (en charge de la commission Culture et communication du Conseil municipal) ont répondu d’une même voix – à la virgule près, dans certains cas.

L’administration communale n’est, selon eux, en contact avec la rédaction de Léman Bleu que pour lui transmettre son agenda, mais en aucun cas pour influencer ses choix éditoriaux. La qualification de # local comme du publi-reportage est réfutée, « dans la mesure ou une opération de "publi-rédactionnel" est une forme de publicité financée par un annonceur qui souhaite promouvoir un produit ou un service de son choix ». 

Via son porte-parole, l'Office fédéral de la communication (OFCOM) a indiqué que ce type d’activités, dépassant le mandat de service public, n’est pas exclue par le fait que la chaîne perçoit également la redevance radio-TV ; ceci tant que l’indépendance journalistique de ses collaborateurs n’est pas touchée.

Par ailleurs, L’OFCOM indique qu’elle a, dès 2016, fourni d’autres recommandations du même tonneau, permettant d’éviter une dépendance directe à l’État. Elle est actuellement en contact avec Léman Bleu pour en examiner la mise en œuvre concrète. 

Ni Laurent Keller (directeur de Léman Bleu), ni Léman Bleu n’ont répondu à nos sollicitations.

Texte : Yann Rieder

auteur : Yann Rieder
 
 

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