23.01.2015 par PAD
num.246 mars 2015 p.06
Deux Versoisiennes autour du monde (4e étape) - Les

La course autour du monde s'est poursuivie durant la quatrième étape, au départ de Sanya (Chine) le 8 février, à destination de Auckland (Nouvelle Zélande). L'arrivée a eu lieu le 28 février, après une étape de 5264 Miles nautiques (9'749 km). A part une option de parcours différente près de Taiwan, la flotte de six bateaux est restée relativement groupée et presque chacun des équipages a eu son heure de gloire en tête.
A l'arrivée, 20 jours plus tard, 8 minutes seulement séparaient les trois premiers - l'équipage espagnol MAPFRE, suivi de ABU DHABI et de DONFENG - suivis de ALVIMEDICA 80 minutes plus tard, de BRUNEL à 4 heures du vainqueur, alors que le sixième et dernier - TEAM SCA, l'équipage 100% féminin comprenant Justine et d'Elodie Mettraux - franchissait la ligne à 7 heures du premier ! Un exploit !

Jacques Mettraux, le père des Versoisiennes Justine et d'Elodie, est allé les accueillir à Auckland. Il m'a confié que, pour ses filles, la vie à bord (douze femmes dans cet espace limité) commençait à être un peu pesante et que Justine se réjouissait parfois de naviguer à nouveau ... en solitaire ! Il nous a fait parvenir une chronique sympathique sur "les filles" (les siennes) écrite par Corinna Halloran, reporter à bord du Team SCA :

"Team SCA est une équipe unique en son genre. Nous sommes un groupe de femmes sur une épreuve typiquement masculine. Nous sommes un groupe de femmes ordinaires qui menons une vie ordinaire et qui trouvons parfois étrange d'être sous les feux de la rampe. Nous sommes à la fois de solides marins et des filles qui aiment danser et faire la fête (comme on a pu le voir sur nos vidéos !). Tout ce que nous faisons, nous ne le faisons pas parce que c'est cool, mais parce que c'est nous aujourd'hui et comme nous l'avons toujours été. Notre travail quotidien donne une image de nous très dure à l'extérieur, mais à l'intérieur, nous sommes juste un groupe de nanas au longs cheveux.
Chocolat suisse ou ... les "Swissters" !
Autre caractère unique de notre équipe, nous avons avec nous deux sœurs : les « Swissters » . Je n'avais jamais navigué en course au large avec deux sœurs. Parfois Elodie et Justine sont très différentes l'une de l'autre, et d'autres fois, on les confond et ... on réveille la mauvaise sœur pour son quart.
Elodie (Elo) est un mélange de concentration et de rigolade. Quand elle règle la grand-voile, qu'elle est au moulin, ou à la barre, elle est à 100% concentrée sur le vent, les données et le bateau. Son attitude très calme est contagieuse, que ce soit pendant son quart ou son temps off. Quand Elo est à la barre, elle est très précise. C'est une seconde nature pour elle. Mais il y a toujours des étincelles dans ses yeux. Quand je prends ma caméra pour filmer son calme et sa détermination, elle me renvoie toujours un geste fun et un sourire malicieux. Je suis toujours surprise. C'est évident qu'Elo prend la vie très sérieusement quand elle doit l'être, mais il y a toujours de la place pour les rires et la joie.
Justine est le modèle rêvé des photographes. Justine (Juju) est tellement concentrée sur le bateau que l'appareil pourrait être à quelques centimètres de son nez, elle ne broncherait pas. Ses yeux bleus clairs restent fixés sur les instruments avec la force et la direction du vent. Mais paradoxalement, elle est aussi le pire cauchemar des photographes car elle court partout dans le cockpit à la vitesse de l'éclair. Pendant les quatre heures de son quart, Juju est comme une boule de flipper, pour essayer de tirer un centième de nœud de plus du bateau. Quand elle n'est pas concentrée à 102% sur le bateau, Juju prend des notes sur les performances et le réglage des voiles. Ce qu'elle préfère, c'est le réglage des voiles d'avant, une tâche difficile qui change en permanence. Elle a un esprit très rationnel. C'est elle qui nous rappelle que oui, l'erreur que nous venons de faire est difficile à accepter, mais qu'il faut continuer d'avancer. Juju est une fille exceptionnelle, car même si c'est la première femme à avoir terminé deuxième du circuit Mini Transat, elle aime aussi la croisière (la croisière à un rythme de loisir, pas de course). On sent bien que pour elle, la voile ce n'est pas seulement aller vite. C'est un sentiment de liberté.
Ces deux filles prennent beaucoup de plaisir à naviguer ensemble. Elles sautent toujours entre le Français et l'Anglais. Juju parle de plus en plus français, tandis qu'Elo essaie de parler plus anglais. Et elles ont toutes les deux un peu de mal avec l'anglais quand elles viennent juste de se réveiller. Le rire de ces « Swissters » est contagieux, c'est à se tordre de rire. Elles ont un excellent sens de l'humour. Elles sont toujours les premières à réagir à une plaisanterie. Elles sont aussi incroyablement humbles par rapport à leur prestigieuse expérience de la voile. Elles sont comme deux fleurs, dont les pétales s'ouvrent lentement.
Au début de la course, Elo était très impatiente de naviguer enfin avec sa sœur. « Je crois que ça va être très sympa. Nous avons deux heures de quart ensemble, ça va être fun » disait-elle dans un accent franco-suisse.
Et ce qu'a dit Elo est toujours vrai aujourd'hui à mi-parcours : « C'est agréable de bien connaître une personne et de parler français avec quelqu'un. C'est drôle parce que l'année dernière, il y avait presque une compétition entre tous nos frères et sœurs pour savoir quel était notre niveau en voile. Je pense qu'avec Juju nous avons mis la barre assez haute », confie t'elle.
Les Swissters sont issues d'une famille de cinq enfants et tous sont en quelque sorte des rock-stars de la voile, notamment un frère (Bryan) qui est bien connu sur le circuit Extreme 40."

La course reprendra le 14 mars avec la régate In Port à Auckland. Le départ de la 5e étape sera donné le lendemain: cap sur Itajai au Brésil après le passage du Cap Horn. Une étape musclée et dangereuse de 6776 miles nautiques (12'550 km). Bons vents les filles !

auteur : Pierre Dupanloup

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