Situation géographique
Ancône est une ville d'environ 103 000 habitants, capitale des Marches et chef-lieu de la province d'Ancône en Italie. Wikipédia
Pour ne pas se perdre
Split, seconde ville la plus peuplée de Croatie, est un grand port, industriel et touristique de la côte dalmate.
Cathédrale St-Dominius de Split
Hvor est une île croate de la mer Adriatique. C'est l'une des îles les plus touristiques de Croatie.
La ville-forte de Dubrovnik est un des hauts lieux touristiques de Croatie.
La vieille ville de Kotor, entourée d’une impressionnante muraille de défense, est particulièrement bien préservée et classée sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.
Tara River Canyon-Monténégro
La ville de Tirana est la capitale et la plus peuplée des villes de l'Albanie.
Cite archéologique de Buthrote
Texte albanais
Citadelle de Berat
27.08.2013 par AP
num.232 octobre 2013 p.15
De villes en villes par Anouk

Jour 1 ANCÔNE

Quand j'annonçai à mon entourage mon projet d'Interrail pour cet été, les réactions étaient globalement toutes dans le même ton:
"Deux filles en voyage seules dans les Balkans? Vous prévoyez des sprays au poivre au moins? Et vous n'allez pas faire de stop quand même?"

Malgré moult recommandations,
mises en garde et scénarios catastrophiques esquissés par les plus inventifs, nous voilà tout de même parties, sac au dos, pour trois semaines d'escapade. Pas de réel trajet tracé, juste un rendez-vous à Istanbul pour le vol du retour. Le maître mot: improvisation.

Avec un léger air d'escargot, dû à nos 80 litres de bagages soutenus par notre frêle colonne vertébrale, nous filons direction d’Ancona, pour une nuit sur le ferry qui nous conduira à Split, en Croatie. Les futurs passagers du bateau succombent à la lassitude de l'attente dans une queue sans fin pour passer la douane, puis se lancent pour une chasse à la place de campement sauvage. Chaque espace est colonisé avec voracité, des matelas gonflables sont jetés dans les moindres recoins, les fauteuils sont assaillis. Dans un élan de motivation, nous tentons le pont. Sur des bancs en bois plus ou moins à l'abri du vent, nous installons linges et piètres couvertures. En espérant résister à la fraicheur de la nuit...

Jour 2 et 3 SPLIT

Finalement, les vociférations des Italiens furent pire à supporter que le froid. Le dos douloureux, nous arrivons à Split à 6h du matin. Nous filons nous délester de nos kilos sur le dos à l'auberge de jeunesse, située en plein centre. Je serai toujours étonnée par les jeunes qui squattent littéralement l'auberge, comme ces deux Anglaises en pyjama, affalées sur le canapé en s'empiffrant de chips. Je ne les ai jamais vues franchir la porte pour sortir. Celle assise à côté de moi me regarde écrire ce texte en pianotant sur le petit clavier de mon iPhone, sans doute persuadée que je fais partie de sa tribu qui sent le renfermé et que je passe mon temps à envoyer des messages ou à zoner sur le Net.
La vieille ville romaine est entourée de remparts qui la délimitent petitement. Malheureusement, les petites ruelles sont bondées de touristes, ce qui gâche le plaisir. Mais après tout, tout le monde a droit à des vacances... Reste néanmoins que les Croates sont invisibles, à part les commerçants, dont la plupart ne baragouinent qu'un anglais très alternatif ponctué de gestes et de grognements expressifs. Ils semblent également amputés du sourire, sans doute fatigués par les caprices des étrangers. Les touristes, eux, sont partout. La majeure partie sont des jeunes venus pour profiter de la fête et de la plage, voire des deux en même temps. Les rues sont aussi animées le soir qu'en plein jour, si ce n'est plus. Boîtes de nuits à ciel ouvert, marathon de bars et stand de cocktail à volonté. Musique, lumières et paillettes, on penche vers le kitsch du tourisme de nuit.

Jours 3 et 4 l'ÎLE DE HVAR

Après avoir fait le tour de la vieille ville de Split, nous prenons le bateau pour l'île de Hvar. A bord, nous nous retrouvons à côté d'Australiens faisant le tour de l'Europe. C'est le quatrième groupe que nous croisons en trois jours. Parmi eux, certains étaient partis dans un "busabout", folie australienne qui consiste en un voyage organisé pour ceux du pays. Ils ne restent que très peu de temps à un endroit, parfois même qu'un seul jour. Ce type d'excursion est centré autour d'un objectif: faire la fête le plus possible, avec la dose d'alcool nécessaire... Et on zappe la culture.

Arrivés à Hvar, nous replongeons dans un bain de touristes. La ville est superbe, construite sur des collines (la citadelle surplombant les toits) et avec le port en son centre. Dans chaque direction, à quelques minutes de marche se trouvent des petites plages, avec des rochers plongeant dans l'eau turquoise. Lorsqu'on regarde la mer, on ne peut pas contempler l'horizon, dissimulé par les nombreuses îles voisines. Certaines sont encore des havres de nature sauvage, dont on peut profiter en louant un bateau ou en profitant des services des "water taxis". Ce que nous retiendrons de la ville: ses nombreux escaliers et les bars de bord de mer, remplis d'Italiens qui roulent des mécaniques.

Jour 5 DUBROVNIK

Mardi 20 août, cinquième jour de voyage. Nos journées étant bien occupées, nous avons l'impression que cela fait le double de temps. Nous faisons une tentative d'achat de billet pour rentrer sur Split le matin même, mais nous ne sommes visiblement pas les seules à avoir eu cette idée: les billets sont déjà tous vendus. Avec un timing davantage dû à la chance qu'à une réelle organisation, nous arrivons à sauter dans un bus qui nous conduit à Stari Grad, une autre ville portuaire. Dans la demie heure qui suit, nous sommes sur le ferry pour Dubrovnik. Une trentaine de minutes plus tard, passées à regarder le paysage depuis le pont, le moteur s'arrête. Une brève annonce aux hauts-parleurs nous explique: "problèmes techniques". J'ai une heure pour m'imaginer des scénarios catastrophiques se résumant à un sauvetage en canot qui aboutirait sur un avortement de la suite de notre voyage. Mais finalement, de la fumée surgit des cheminées et nous repartons.

Et Dubrovnik, enfin! La gérante de l'auberge joliment nommée Villa-Banana nous envoie un soi-disant taxi. Notre chauffeur nous parle en croate, un immense sourire aux lèvres, l'air persuadé que nous le comprenons à merveille. S'il lâche quelques mots en anglais, je ne les entends pas, trop occupée à m'agripper à toutes prises accessibles alors qu'il grille priorités et autres règles de circulation. Contrairement à ce que nous pensions, nous arrivons vivantes à notre logement. Celui-ci semble géré par l'adolescente de la famille d'une douzaine d'années, qui nous accueille dans un anglais parfait. Sans doute cette famille profite de la haute saison pour renflouer les caisses, comme tous ceux qui nous harassent dès le port avec leurs propositions d'hébergement.

A l'instar de Split, la vieille ville de Dubrovnik est superbe et animée, de jour comme de nuit. Nous tombons en plein Summer Festival. A chaque coin de rue se produit un groupe de musique ou une troupe de cirque, devant plein de téléphones portables qui filment. A nouveau, le Touriste semble partout, tout particulièrement sur la balade des remparts qui fait le tour de la vieille ville. A la queue leu leu, les gens transpirants se pressent pour prendre la mer en photo. De l'autre côté, des bâtiments en ruine, témoins des bombardements de 1991, paraissent moins dignes d'intérêt... Tout comme les rues qui ne croulent pas de magasins de souvenirs. Pourtant, lorsqu'on s'écarte des artères principales, on trouve des ruelles vides pleines de romantisme. En fouinant un peu, on y trouve des bars installés sur les falaises sous les remparts. Les plus audacieux sautent dans la mer agitée depuis les rochers, sous l'oeil des caméras de parfaits inconnus. Un petit coin de paradis où l'on aimerait bien rester, mais nous nous en arrachons en courant pour ne pas manquer notre bus pour le Montenegro.

Jours 6 et 7   MONTENEGRO

Dans le bus attrapé à la dernière minute pour Kotor, nous faisons notre premier passage de frontière dans les Balkans. Là encore, le bus est rempli de touristes, et nous repérons même deux autres passeports suisses dans les tas qui se passent de main en main. Arrivés au Monténégro, nous longeons la mer jusqu'à la baie de Kotor. La mer s'enfonce dans la terre, et la notion d'horizon d'eau devient inconnue. Les montagnes environnantes qui entourent ce bras de mer nous donnent l'impression d'être à la maison, au bord de notre lac Léman. Pour atteindre la ville de Kotor, le bus quitte la terre ferme pour se garer sur un grand bac qui passe d'une rive à l'autre. En dix minutes, nous touchons l'autre côté et nous nous enfilons au fond de la baie pour rejoindre la ville.

Alors que la Croatie regorgeait d'Australiens et d'Italiens, nous sommes surprises d'entendre ici autant de français et d'espagnol. La vieille ville a une chaleur plus familiale que celle de la festive Croatie. Des bars cachés dans des petites ruelles projettent la télévision locale sur les murs de pierre, tout en passant de la musique sans rapport apparent. L'ambiance est plutôt tranquille. Ceci change la journée, quand les plus énergiques grimpent les uns derrière les autres les marches glissantes qui mènent à la forteresse. Une fois en haut, la vue récompense l'effort accompli: le point de vue est stratégique, car on y voit toute la baie. La vieille ville se découpe en triangle dans ses remparts, nichée entre le pied de la colline et la mer. Un paysage de carte postale.

Afin de pouvoir entrer dans l'Albanie, nous choisissons au hasard une escale plus proche de la frontière. Après une heure de bus, où nous croisons les doigts chaque fois que le chauffeur envoie des messages ou compte son argent au volant, nous atteignons Budva, ville balnéaire, principalement visitée par des touristes russes et ukrainiens. Nous commençons à patauger dans un monde où la pratique de l'anglais n'est pas des plus poussées. Pour le court temps de notre séjour, nous trouvons une auberge au coeur de la vieille ville. Les rues nous semblent étrangement vides comparées à celles de Kotor. Mais cela n'est vrai que pour la journée; à la nuit tombée, la ville se transforme en une fourmilière surpeuplée et bruyante. Les gens se pressent les uns contre les autres pour rejoindre les nombreux bars, dont le volume de la musique de fond empêche toute conversation. Parmi ces noctambules se dessine nettement le profil type des visiteurs de Budva. Leurs vacances se résument à deux mots: plage et fête jusqu'au bout de la nuit. Au sommet d'une colline, la boîte de nuit Top Hill attire les fêtards comme des mouches avec ses immenses projecteurs. On dit que cette piste de danse en plein air peut accueillir cinq mille personnes... De quoi satisfaire ceux avides de musique jusqu'aux petites heures. Après une soirée sur place, nous quittons la ville sans regret.

Jours 8 à10  ALBANIE

Nous nous extirpons du lit à 7 heures du matin, tentant de ne pas réveiller nos voisins de chambre qui sont rentrés une vingtaine de minutes avant. L'auberge nous a organisé le transfert jusqu'à Tirana, capitale de l'Albanie. Après un petit coup de tension dû au retard du mini-bus, nous embarquons pour cinq heures de route. Le chauffeur maîtrise plutôt bien l'anglais, et même quelques mots de français, et nous raconte diverses anecdotes sur la région. Malgré sa longueur, le trajet en vaut le coup: la vue est incomparable. En quittant le Monténégro, on surplombe un instant le lac Skadar, qui s'étend jusqu'en Albanie. La hauteur lui donne des reflets féériques inoubliables.

Dès la frontière albanaise franchie, on tombe dans un joli cliché. Des chèvres broutent au bord de la route, des ânes flânent au milieu des rond-points, des veuves toute vêtues de noir se baladent, des charrettes ralentissent le trafic... La campagne est sublime, ponctuée de maisonnettes de couleur vive. Mais au milieu de ces paysages de rêve se trouvent des cabanes d'une pauvreté attristante, d'où sortent des gamins qui se jettent sur la route pour mendier une pièce aux passagers des voitures. Plus de doute: on a quitté l'Occident.

Le paysage devient nettement moins remarquable lorsque nous plongeons dans les entrailles de Tirana. La circulation bruyante et sauvage nous dissuade de louer une voiture pour la suite. Le klaxon est sur-utilisé, que ce soit pour signaler son arrivée, pour saluer un ami ou pour effrayer son voisin. Une fois sur nos jambes, les traversées de routes nous semblent mortellement dangereuses, mais nous adoptons vite l'attitude des locaux: couper la route n'importe où, en regardant droit devant soi. Une légère impression d'être l'attraction du coin se dégage quand nous marchons dans la rue. Toutes les têtes se retournent sur notre passage. Il y a peu de touristes dans la région, et l'appareil photo accroché au cou de mon amie ne trompe personne. Et ils ne sont visiblement pas habitués à voir deux filles se promener seules dans la rue, particulièrement le soir, quand nous passons devant des bars remplis uniquement de buveurs masculins.

Au delà de ces regards curieux, les Albanais avec lesquels nous entrons en contact sont tous très chaleureux. Alors que nous nous dirigeons en bus à Berat, un magnifique village de montagne protégé par l'UNESCO, le copilote nous fait la conversation en sa langue incompréhensible, qu'il rend clair avec une quantité de sourires et de gestes. Le bus avale doucement les kilomètres, s'arrêtant très fréquemment pour prendre ou déposer des gens, même au milieu de l'autoroute. Ici, pas d'arrêt fixe, juste des personnes placées au bord de la route qui font signe au chauffeur.

Berat met un point final parfait à notre voyage en Albanie. La vieille partie du village, surnommée "la ville aux milles fenêtres", se compose de maisons blanches collées les unes aux autres, surmontée par la colline du château. Les appels à la prière du minaret le plus proche donnent un côté magique à la scène. Nous visitons notre première mosquée, avec les commentaires en version originale d'un vieil Albanais, qui arrive tant bien que mal à nous expliquer le fonctionnement de la prière, avec la séparation entre les hommes et les femmes. Accompagnées par un autre homme qui nous a fait visiter l'université de manière plutôt innofficielle, nous trouvons un fourgon pour rentrer sur Tirana afin d'attraper notre correspondante pour le Kosovo.

 

Jours 11 et 12 KOSOVO

Le bus qui est censé nous conduire à Pristina est encore une fois uniquement rempli de locaux. Nous voyons des yeux curieux glisser sur nous, et nous essayons de ne pas mal interpréter les sourires narquois que nous surprenons. La campagne albanaise défile jusqu'au passage de frontière, qui s'effectue sans problème. Mais soudain, l'autobus s'arrête en bordure de route. Le conducteur dit quelques mots et des passagers se lèvent. Nous ne comprenons rien. Heureusement, l'unique homme parlant anglais nous explique que nous devons descendre et prendre un mini-bus: la majorité des personnes présentes dans le car n'allant pas à la capitale, la destination finale est changée en cours de route. Nous arrachons donc nos sacs de montagne à la soute en plein stress pour s'entasser dans un bus minuscule. Certains sont forcés de rester debout. Malgré tout, nous arrivons saines et sauves à Pristina.

Un taxi peu aimable nous jette devant notre auberge. À peine arrivées, nous nous sentons déjà comme à la maison: l'accueil est formidable! Ce sentiment est visiblement partagé, car certains hôtes ont décidé d'interrompre leur voyage pour y travailler. Nous sommes donc accueillies par un Français et un Américain, qui nous dressent une liste exhaustive des choses à voir. Suivant leurs indications, nous nous retrouvons d'abord devant la bibliothèque. Notre guide nous la décrivait comme "des oeuf gélatineux portant une armure". Je ne peux pas faire mieux. Le bâtiment a récemment été élu comme un des plus hideux du monde... La sentence est un peu forte, mais l'architecture de ce monument ne laisse pas indifférent par son originalité. Et l'on peut également hausser les sourcils devant le Grand Hôtel, installé dans le seul tiers rénové d'un ancien bloc communiste.

Un malentendu devant une mosquée et les injonctions des locaux dans un albanais que nous ne comprenons toujours pas ont raison de nos nerfs, déjà tendus par la fatigue du voyage. En rentrant à l'auberge dans l'espoir de se délasser avec une douche, une mauvaise nouvelle nous attend: plus d'eau! Cette coupure fait partie du quotidien à Pristina. En effet, pour faire des économies, la ville coupe chaque jour l'eau pendant trois ou quatre heures. Il n'y pas d'horaire précis, et malheureux celui qui se retrouve coincé brosse à dents dans la bouche en plein après-midi ou en rentrant de soirée.

Les torrents de pluie du lendemain ne suffisent pas à nous décourager. Hors de question de mettre notre voyage sur pause pour quelques gouttes! Munies de notre imperméable et de notre motivation, nous sortons sous la tempête visiter le monastère Gračanica dans une enclave serbe à dix minutes du centre. Dans son enceinte, une minuscule église orthodoxe se dresse. À l'intérieur, les soeurs sont en train de briquer les moindres recoins à coups d'aspirateur. L'une d'elles s'arrête pour nous expliquer l'hypothèse concernant les yeux effacés des peintures murales: à ce qu'on dit, les Ottomans les auraient grattés après leur conquête, et ce sur de nombreuses églises. Le phénomène a également été remarqué en Grèce. La visite de cette jolie petite église vite finie, nous retournons faire un dernier tour en ville. Pendant notre balade, nos pieds foulent tour à tour les dalles parfaites du boulevard pédestre de Mère Tereza et les ruelles parallèles en plein travaux. Certains endroits semblent flambants neufs, comme autour du monument NEWBORN, composé de grandes lettres couvertes des drapeaux des pays qui ont reconnu l'indépendance du Kosovo en 2008. Hors des endroits touristiques, la pauvreté est visible, malgré tous les efforts accordés à la renaissance du pays. Mais c'est à travers ces endroits abîmés qu'on perçoit le passé mouvementé du Kosovo, ce qui lui confère une authenticité touchante.


Jours 12 à 14 MACEDOINE

Nous quittons notre auberge de Pristina à contrecoeur, chagrinées de quitter une ambiance si sympathique. Nous attrapons une fois encore notre bus à la dernière minute. Dès la frontière passée, les drapeaux albanais et les propagandes pour divers partis laissent place à une quantité de drapeaux jaunes et rouges sur le bords des rues, portant le soleil macédonien. Nous arrivons à Skopje après trois heures de route au lieu des deux annoncées. Munies d'une carte et du nom de notre auberge, nous marchons du pas assuré de celles qui ont pris l'habitude d'arriver dans une ville étrangère et de se repérer tant bien que mal. Mais c'était oublier l'alphabet cyrillique! Les noms des rues sont devant nous, mais nous ne pouvons pas les comparer avec ceux notés en latin sur notre plan. Par chance, les Macédoniens maîtrisent pour la plupart la langue internationale, et un voisin nous indique gentiment notre chemin dans un anglais parfait.

Nous profitons de la nuit pour faire un premier tour dans la capitale macédonienne. Sur Plostad Makedonija, le square central, nous découvrons des dizaines de statues et de fontaines. Le tout est éclairé par de multiples spots qui changent fréquemment de couleur. Au pied d'une immense fontaine multicolore surmontée d'une représentation d'un cavalier, nous ne pouvons nous empêcher de faire une petite comparaison avec Las Vegas: la lumière est partout, éclairant chaque monument. Sur le chemin du musée de la ville, dont les aiguilles de l'horloge murale ont été gelées sur 5h17 par le terrible tremblement de terre de 1963, nous jetons un oeil sur les plaques aux pieds des statues. À notre surprise, nous constatons que ces sculptures datent toutes des cinq dernières années. Cela rejoint ce qu'explique notre guide: Skopje semble se lancer dans un développement touristique qui, de nuit, semble plutôt prometteur.

L'impression que nous a fait la ville s'estompe un peu quand le jour est levé. En effet, la nuit, et les projecteurs dirigés aux endroits stratégiques, dissimulaient les aspects moins reluisants. De nombreux travaux polluent les rues de leurs bruits, et on trouve des bâtiments tombant en morceaux lorsqu'on s'éloigne des sentiers battus. La vieille ville reste néanmoins accueillante, rythmée par les appels à la prière des nombreux minarets avoisinants. Les anciens bains turcs, convertis en musées, et la forteresse très peu restaurée nous font remonter le temps de l'histoire de Skopje.

Afin de faire une petite pause hors des villes, nous prenons un matin un bus pour le lac Matka. À une heure de la capitale, cette grande flaque se dessine dans un canyon vert et ombragé. Une fois le restaurant attrape-touristes passé, le calme du petit sentier longeant les bords est salutaire. Nous nous retrouvons enfin seules, les sandales des autres visiteurs ne survivant pas au chemin rocailleux. Et là, plus un bruit humain, seulement le bruissement du lac et des insectes. Cet air paisible ajouté à la beauté du lieu se transforme en cocktail paradisiaque. Après deux semaines à courir de villes en villes, c'est exactement ce dont nous avions besoin.

Jours 15 à 17 SOFIA

Après cinq heures de bus, nous arrivons à 21 heures à la gare de Sofia, la capitale du pays. Traînant nos sacs démesurés, nous entrons dans le hall immense avec un étrange sentiment d'insécurité. Le lieu est décrépi et mal éclairé, donnant une teinte grise aux visages qui nous entourent. Les voyageurs alignés sur des bancs nous observent du coin de l'oeil, l'air déprimé par l'ambiance communiste de cette gare. Nous essayons de nous renseigner au stand d'information pour des billets de train de nuit jusqu'à Varna. L'anglais inexistant de la femme derrière le guichet transforme cette tentative en conversation de sourds, et nous décidons de monter dans le train de 23 heures sans réservation ni tickets. Au moyen d'une petite quinzaine d'euros, nous obtenons une cabine rien que pour nous dans les wagons-lits. Etonnamment, nous y passerons la meilleure nuit depuis bien longtemps.

Le contrôleur nous tire de notre sommeil au petit matin. Bienvenues à Varna! À peine arrivées, une voiture avec des plaques roumaines nous apostrophe: "Où est la mer?" Le ton est donné. En effet, Varna est connue pour ses plages au bord de la Mer Noire. Aussitôt installée, nous partons vérifier nous-même cette réputation. À côté d'une piscine olympique, nous trouvons la plage la plus proche. À cette heure de la matinée, seuls les locaux sont sortis du lit pour se prélasser sur le sable. Les imposants nuages qui couvrent le ciel donnent une couleur sombre à la mer, qui soudain mérite bien son nom.

Les minutes défilent, et la plage est peu à peu envahie par des centaines de plaisanciers. Ceux-ci émergent des multiples stations de vacances qui entourent la plage. Leur nombre est impressionnant: quiconque veut se rendre au bord de l'eau doit traverser des villages d'hôtels et de bungalows qui grouillent de monde. Ici encore, les vacanciers viennent principalement de l'Europe de l'Est, ce qui se ressent dans la rare présence de l'anglais. Entre les plages bondées, on trouve des cylindres de béton, abandonnés là comme par hasard, ainsi que des immenses tuyaux d'évacuation, cachés parmi des buissons sauvages. Mais personne ne semble tourner la tête sur sa chaise longue pour les remarquer.

Après s'être prélassées quelques heures sur une minuscule plage libre de tout touriste, nous expérimentons la vie nocturne de la ville. Des boîtes de nuit à foison offrent divertissement et musique, certaines installées sur la plage même. Entre ces clubs, on peut trouver plusieurs de salons de tatouage ouverts toute la nuit. Ils tirent certainement profit de ces horaires tardifs, les fêtards alcoolisés ayant la décision plus légère. Les noceurs lassés de danser les pieds dans le sable sont emportés par l'ambiance du coin (notre auberge offre même cinq bières à celui qui se fait tatouer son logo...), et ces gravures sur la peau sonnent comme une ridicule blague. Ayant goûté à la vie nocturne et au sel des vagues, la balnéaire Varna n'a plus grand chose à nous offrir. Dans le train qui nous en éloigne, nous apercevons des magnifiques paysages de campagne qui nous laisse un goût amer de frustration. Bulgarie, nous reviendrons!

 

Jours 18 à 21 ISTANBUL et fin du voyage

Notre odyssée jusqu'à Istanbul commence avec le retard d'une heure de notre train de nuit. Sans informations en anglais, nous attendons sans savoir si le Bosphor Express arrivera un jour. Quand nous sommes enfin installées dans les couchettes, nous sommes réveillées au milieu de la nuit par le contrôleur qui nous somme de sortir pour faire tamponner nos passeports à la douane turque sur le quai. Après avoir affronté la mauvaise humeur du douanier face à nos yeux encore plein de sommeil, nous replongeons sous nos couvertures, en nous réjouissant de notre prochain réveil à Istanbul. Mais à six heures du matin, des coups précipités heurtent la porte de notre compartiment. Le contrôleur excité nous presse de sortir du train dans les cinq minutes pour monter dans un bus. La seule explication: le train a du retard... Malgré le stress, la scène est cocasse: tous les passagers du train émergent, les cheveux en bataille et l'air ahuri, dans un petit village au milieu de la campagne turque. Un lever de soleil et trois heures plus tard, nous atteignons la capitale turque, fatiguées mais ravies.

Le short que nous avons à peine eu le temps d'enfiler sur notre pyjama attirant un peu trop l'attention, nous nous changeons pour des vêtements plus appropriés à la visite d'une ville musulmane. Très vite, nous sommes aspirées par le flot de touristes. A la suite de deux semaines passées dans des pays uniquement remplis de locaux et de quelques globe-trotteurs motivés, le choc est grand. Après avoir visité le palais Topkapi, ancienne résidence des sultans ottomans, nos nerfs sont déjà à bout. Les prix ne sont également pas comparables à ceux que nous avons connus jusqu'à présent. Les réductions étudiantes étant inexistantes, les visites des monuments font exploser notre budget. Nous compensons en marchandant comme des diables au Grand Bazar et en nous nourrissant de kebabs dans les rues hors de zones touristiques, où l'absence de voile autour de notre visage nous rend très reconnaissables.

Entre deux visites de mosquées, nous tombons sur un festival coréen. Parmi les échoppes de nourriture et curiosités typiques, un écran diffuse un clip vidéo d'un boys band de K-pop (pop sud-coréenne). Devant, un groupe d'ados voilées se trémoussent et hurlent les paroles, hystériques. Le contraste entre ces jeunes filles dont on ne voit que le visage et ces coréens androgynes entourés de danseuses à demi nues rend la scène mémorable.

La nuit tombée, nous nous sentons enfin respirer. La densité de la foule diminue. Il ne reste plus que les racoleurs des restaurants, qui essayent de nous convaincre que leurs tables sur la terrasse d'un toit sont les meilleures de la ville. En dehors des attrapes-touristes où des derviches tourneurs entrent dans une transe vertigineuse, des petits cafés proposent thés et narghilés, dont l'odeur du tabac à la pomme est omniprésente. Sur le chemin du retour, nous passons devant la Mosquée Bleue, illuminée de tous les côtés. Seules au milieu de la nuit stambouliote, nous pouvons enfin apprécier pleinement la grandeur de ce monument.

Le lendemain, nous prenons notre courage à deux mains pour aller voir l'intérieur de cette grandiose mosquée. Après 45 minutes de queue, nous entrons enfin, couvertes de foulards. Mais une fois à l'intérieur, la mer de touristes plus ou moins respectueux du lieu nous empêche d'admirer correctement les carreaux de céramiques d'Iznik bleus qui recouvrent les murs. Le calme de l'endroit est sapé par la masse de monde. Nous ressortons un peu dégoutées. Heureusement, la visite de deux autres mosquées, celle de Soliman et la Nouvelle Mosquée, nous réconcilie avec Istanbul. Plus à l'écart du centre, ces dernières sont tous aussi grandioses, et la sérénité y est palpable. Notre visite dans la deuxième coïncide avec l'heure de la prière de l'après-midi, et nous observons avec la curiosité des non-initiées cette intense cérémonie.

Une fois les sites touristiques incontournables visités, nous désirons voir Istanbul comme ses habitants. Nous prenons le funiculaire pour la place Taksim. Contrairement à ce à quoi nous nous attendions suite aux manifestations toutes récentes, le square est parfaitement calme. Sous le drapeau turc, un portrait d'Atatürk, fondateur de la République de Turquie après l'abolition du règne des sultans. L'image du personnage est devenue sacrée, et une loi stipule même que "quiconque insulte publiquement ou maudit la mémoire d'Atatürk est incarcéré avec une lourde sentence entre un et trois ans." Nous descendons ensuite au bord du Bosphore et prenons un ferry pour la partie asiatique. Ici, nous sommes les seules étrangères, et nous sommes accueillies comme des princesses dans le café où nous nous installons. Nous sirotons un dernier thé à la menthe et rentrons en Europe, comblées.

Après un dernier soir passé à essayer de danser sur de la musique turque, dans des rues remplies de bars, où les femmes voilées sont remplacées par d'autres en mini-short, il est temps de rentrer. Après avoir failli manquer notre vol (il y a deux aéroports à Istanbul...) et testé une course mortelle en taxi, nous nous affalons dans l'avion, avec le blues de la fin du voyage, mais des souvenirs plein la tête. Seul regret: nous n'avons pas réussi à rentabiliser notre billet d'Interrail. Effectivement, les trains étaient rares dans les Balkans, et nous avons effectués nos déplacements en bus. Cependant, cette ombre au tableau ne suffit pas à nous attrister.

Ces trois semaines d'aventure nous ont permis de découvrir des endroits sublimes et peu connus, et ne nous laisse qu'une seule envie: repartir!

 

NB : Photos et légendes : Wikipédia

 

auteur : Anouk Pernet

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